Philippe Tailliez

À la mémoire du Commandant Philippe Tailliez, Père de la Plongée sous-marine autonome

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L’invention du scaphandre autonome

de Benoît Rouquayrol à Emile Gagnan

lundi 19 décembre 2005

"Il n’y a qu’une méthode pour inventer qui est d’imiter."
(Alain, Propos sur le bonheur, 1932, Paris, Gallimard, 1985)

Inspiré d’un appareil respiratoire utilisé au fond des mines, le premier scaphandre autonome apparaît au milieu du XIXème siècle. Il mettra de longues décennies pour se perfectionner et donner naissance en 1943, au scaphandre moderne.

C’est un appareil respiratoire, conçu pour des mineurs travaillant dans des galeries où le coup de grisou est un danger permanent, qui servira d’embryon au premier scaphandre autonome sous-marin. En 1863, Benoît Rouquayrol, ingénieur des Mines, imagine une réserve d’air comprimé avec deux autres tuyaux, l’un pour aspirer l’air, l’autre pour le rejeter. Mais au lieu de réguler le débit d’air à l’aide d’un robinet, Rouquayrol conçoit un système autrement plus malin : une membrane réagissant à la simple aspiration des poumons.

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Appareil respiratoire de Benoît Rouquayrol
Mis au point en 1863

Cette membrane ouvre ou ferme (à l’expiration) un clapet qui délivre l’exact volume d’air nécessaire. Le mécanisme permet de disposer sans effort de la juste quantité d’air nécessaire pour respirer. La position du réservoir, sanglé sur le dos, jouera plus tard un rôle crucial dans sa version sous-marine.

Le passage au monde maritime est provoqué par un officier de marine, Auguste Denayrouze. Jusque-là, la plongée se résume à l’apnée et aux scaphandres "pieds lourds". Peu mobiles, ces derniers sont inadaptés pour accompagner le plongeur dans ses évolutions verticales. Denayrouze s’intéresse aux pieds lourds mais entrevoit vite les limites du système d’alimentation depuis la surface. Difficile en effet de moduler la quantité d’air à envoyer, selon ses besoins, au scaphandrier en mouvement. Par hasard Denayrouze rencontre Rouquayrol.

Les deux hommes s’accordent pour transformer le détendeur terrestre en appareil sous-marin. La capacité du réservoir de huit litres est cependant limitée, du fait de la résistance du métal, à une pression de remplissage de trente atmosphères. A peine de quoi passer un quart d’heure en autonomie totale à la profondeur de vingt mètres. Aussi, Denayrouze et Rouquayrol gardent-ils une arrivée d’air par tuyau depuis la surface : le système joue surtout un rôle de régulateur de la respiration.

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Auguste Denayrouze - 1875
Musée du Scaphandre à Espalion

Comment fonctionne-t-il ? Au réservoir est soudée une boîte appelée "casserole". Les deux enceintes communiquent par une valve à clapet sur laquelle agit, par l’intermédiaire d’une tige métallique, une membrane. Celle-ci au contact de l’eau répercute la pression ambiante et laisse passer une quantité d’air proportionnelle à la profondeur. L’astuce est fondamentale !

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régulateur de pression des gaz

Quelle que soit la profondeur où se trouve le plongeur, il n’a qu’un faible effort à faire pour respirer. Mais ce principe fonctionne grâce à la position de la "casserole". Elle est placée sur le dos du plongeur : la pression à l’intérieur des poumons est identique à celle du détendeur. Dans la pratique, le plongeur aspire l’air de la "casserole", grâce à un tuyau souple. Cela créé une dépression qui abaisse la membrane, laquelle ouvre la valve. L’air fuse du réservoir dans la "casserole" jusqu’à ce que la pression intérieure égale celle de l’eau. A cet instant, la membrane n’agit plus et le clapet se referme. Un nouveau "bol d’air" frais est à la disposition du plongeur.

L’expiration s’effectue au niveau de la "casserole" par le même tuyau : elle s’échappe ensuite grâce à une soupape latérale dite en "bec de canard". C’est très exactement le principe du détendeur "à la demande", similaire au brevet que Jacques-Yves Cousteau et Emile Gagnan déposeront quatre-vingts ans plus tard. Finalement, seul Jules Verne "utilisera" le scaphandre Rouquayrol et Denayrouze pour équiper les plongeurs du Nautilus dans son roman Vingt Mille Lieues sous les mers, paru en 1870.

Le tournant de l’aventure sous-marine autonome se joue un demi-siècle plus tard entre les deux guerres. Le livre de l’américain Guy Gilpatric, The Compleat Goggler, comme le manuel du français Raymond Pulvénis, La Chasse aux poissons, popularisent ce nouveau sport.

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The Compleat Goggler
par Guy Gilpatric

De 1925 à 1933, Yves Le prieur, canonnier fréquentant des scaphandriers de la Marine, va établir une passerelle entre le besoin de liberté des chasseurs sous-marins et les contraintes techniques d’un scaphandre autonome fiable. Bientôt homologué par la Marine nationale et distribué sur l’ensemble des bateaux de la Royale, le scaphandrier Le Prieur-Fernez va circuler parmi les gens susceptibles d’en avoir l’usage.

L’officier de marine Philippe Tailliez rencontre en 1935 le commandant Yves Le Prieur. Il s’empresse d’essayer le scaphandre léger conçu par son aîné de vingt ans. Pour ce passionné de chasse sous-marine, l’invention a le défaut d’être associée aux habits de scaphandrier, avec chaussures à semelles de plomb. Tailliez réalise un autre rêve. Muni d’une caméra 8mm, pour laquelle il confectionne un boîtier étanche, il réalise en apnée un premier court-metrage sous-marin. Il filme Jacques Crob, un Suisse naturaliste. Les images tournées sous l’eau sont de qualité moyenne. Tailliez récupère - en 1937 - un vrai caisson étanche équipé d’un Leica. Un prototype crée par la Marine pour réaliser les premières photos sous-marines des ruines immergées de Tyr, au Liban. L’engin est lourd et difficile à manipuler.

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Premiers essais du scaphandre autonome Le Prieur-Fernez

Un jour, passant rue d’Alger à Toulon, Tailliez aperçoit dans la vitrine d’un opticien des "palettes", mises au point en 1920 par Louis de Corlieu, autre officier de marine. A quoi servaient-elles ? Ni l’inventeur, ni le vendeur ne pouvaient réellement le dire. Mais l’instrument de son rêve d’homme-poisson est là, devant ses yeux. Ces palettes (qui deviendront palmes) vont lui apporter sous l’eau une aisance inespérée. Ainsi, Philippe Tailliez dans sa quête d’harmonie avec la mer, est le premier à assembler le puzzle du parfait plogeur : lunettes Fernez, palmes de Corlieu, scaphandre Le Prieur...

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Les palettes
Ancêtre des "palmes", mises au point en 1920 par Louis de Corlieu

Le décor est en place pour une rencontre, décisive, avec un jeune enseigne de vaisseau nommé sous ses ordres, Jacques-Yves Cousteau. Nouvelle rencontre au détour d’une crique des Embiez avec Frédéric Dumas. La guerre interrompt l’équipée.

Ils se retrouvent, après l’armistice, et tournent, mais en apnée, leur premier film sous-marin Par dix-huit mètres de fond. Gros succès au Gala de l’aventure de 1943, au Palais de Chaillot. Les trois hommes deviennent les « Mousquemers ». Le sabordage de la flotte à Toulon inspire Epaves, la réalisation suivante. Il s’agit cette fois d’un vrai film en 35 mm. Les profondeurs à atteindre - plus de 40 m - et la liberté de mouvement nécessaire, imposent une amélioration du scaphandre Le Prieur.

Le scaphandre autonome cousteau-gagnan (1943)

C’est Cousteau qui déniche Emile Gagnan, ingénieur astucieux qui vient d’inventer un système pour alimenter en gaz de ville le moteur de sa voiture. L’ingéniosité de Gagnan sera de placer la sortie de l’air expiré au niveau de la membrane classique : cette solution assure un débit régulier quelle que soit la position du plongeur sous l’eau. L’ultime trouvaille est enfin acquise. Fin juin 1943, les trois premiers scaphandres autonomes sont livrés aux « Mousquemers » à Bandol, dans le Var.

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Premier prototype du scaphandre Cousteau-Gagnan - 1943
Musée du Scaphandre à Espalion

Article reproduit avec l’aimable autorisation de l’auteur Franck Jubelin pour le magazine Sciences & Vie numéro 969 de Juin 1998.

La photo de cet article représente le Commandant Philippe Tailliez, lors d’une plongée en 1947, équipé d’un des tout premier scaphandre autonome Cousteau-Gagnan.

Portfolio

Messages

  • bonjour, j’aurai voulu savoir si le scaphandre utilisé dans "vingt mille lieues sous les mers" de Jules Verne etait du meme type que celui de Rouquayrol et Denayrouse, dans le but d’une présentation de TPE. merci de repondre le plus vite possible, je m’y suis mise un peu tard.
    Merci d’avance

    Marine

    PS : pouvez-vous me répondre sur mon adresse e-mail, si vous trouvez des renseignements ?
    marine_14_92@hotmail.com

  • J’aurais deux remarques à faire au sujet de cet article :
    - Denayrouze et Benoit Rouquayrol ne se sont pas rencontrés par hasard. Ils étaient cousins et voisins habitant à Espalion, à 100 mètres l’un de l’autre,
    - Les "Mousquemers" cette appelation n’est pas née en 1938, mais beaucoup plus tard.
    C’est une crétaion du Cdt Phillippe TAILLIEZ et de lui seul. Je le relate dans un texte proposé au site "Thalassa et le Mousquemer"

    Gérard Loridon

  • Bonjour Monsieur,

    Dans le cadre d’une collection de BD Léonard, nous souhaiterions reproduire la photo des Mousquemers (trouvée sur wikipedia). Nous avons en effet un petit dossier pédagogique à la fin de chaque album. La dernière page du dossier étant consacrée dans le cas présent au commandant Cousteau.
    Cette photo semble être libre de droit mais je préfère m’en assurer.
    Je me tiens à votre disposition pour de plus amples renseignements.

    Cordialement,

    Delphine LEMOINE

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