Académie du Var, séance du 5 mars 2003 "Le savoir passa par l'archéologie des savoirs" (Philippe Tailliez) Monsieur le Président, Messieurs les Présidents honoraires, chers confrères, Mesdames, messieurs, chers amis, C'est pour moi un honneur et une joie profonde que d'avoir le privilège de venir rappeler devant vous et devant son fils Bernard et sa famille, que je salue, la vie et l'oeuvre de cette étoile de première grandeur qui a traversé l'azur de notre ciel académique, le Commandant Philippe Tailliez. Jamais les paroles de la chanson "II est mort le poète" ne m'ont paru plus appropriées pour saluer le grand départ de notre prestigieux collègue et ami, cet aventurier, défricheur d'inconnu, avide de connaissances, en perpétuelle quête de ce supplément d'âme dont l'humanité a tant besoin... Oui, Philippe Tailliez, en vrai poète, a su faire de sa vie une poésie, une poésie épique, une authentique épopée. Navigateur, explorateur, il a voulu donner vie à ses rêves. Il a promené son regard émerveillé sur les splendeurs de la création. Cela a fait de lui le découvreur des profondeurs marines mais aussi de l'âme humaine. Lors de ma réception en notre compagnie, le Cdt Tailliez m'adressa une carte de visite avec ces mots: "je serai parmi ceux à vous accueillir, à reconnaître en vous un compagnon du grand combat et en votre discours le chant nécessaire qui le fonde et le magnifie". Si je me permets de vous livrer ce souvenir, qui m'avait fort impressionné, c'est qu'il illustre parfaitement l'originalité de son auteur. Sa vision contemplative, inscrite dans des actes. L'action et le chant intimement liés. Depuis Homère n'est-ce point cet heureux mariage qui fonde toute véritable odyssée. C'est toujours la même aventure humaine et son chant émouvant. Philippe Tailliez fut, tout le monde le sait, un marin, ayant sillonné toutes les mers du globe et le pionnier de l'exploration sous-marine. Je ne détaillerai pas cette double activité qui a fait le renom mondialement connu de notre collègue. D'autres l'ont fait, la marine nationale, notre collègue Gabriel Jauffret. La presse, les revues, telle la Fondation océanographique Ricard, l'ont célébrée. Pour prestigieuse qu'elle fut, cette carrière n'est pas,je vous l'assure, le point culminant de la vie du Commandant, son point d'orgue qui est d'un autre ordre. Né en 1905, ayant ouvert les yeux sur la côte bretonne, le jeune garçon, d'un tempérament observateur autant que songeur, fut ébloui par l'envoûtante beauté de la mer. Lorsque, plus tard, l'étrange décor de cristal bleuté des eaux de la baie de Brégançon fut aperçu au cours d'une première immersion, l'émerveillement devant ce nouveau monde fascinant, fut la révélation, dans une intense émotion, de sa vocation. Sa carrière maritime en découla. École Navale en 1924, enseigne de Vaisseau en 1927, il gravira les échelons jusqu'au grade de capitaine de vaisseau. Grand sportif, excellent nageur, singulier original, il n'hésitait pas à plonger par-dessus bord pour aller saluer ses camarades sur d'autres bâtiments. Passionné de chasse sous-marine, il porta un grand intérêt aux accessoires de plongée qu'avec d'autres, il s'efforça d'inventer, perfectionner, masque, tube respiratoire, palmes, en attendant les premiers scaphandres autonomes, appareils de photographies sous-marines et autres. Innombrables investigations, de l'arbalète Neptune au prototype de l'Aquarius. Ce sous-marin artisanal, à ballast à gaz, fonctionnant comme une vessie natatoire de poisson, n'alla jamais bien profond mais ouvrit la voie à l'exploration technique. Préhistoire de l'aventure sous-marine qu'il ne vécut pas seul. La rencontre, inévitable, eut lieu en 1937. Frédéric Dumas, autre étonnant chasseur sous-marin, sur le bord d'une plage, Jacques-Yvves Cousteau, jeune enseigne, sur le même bateau-école. Les trois mousquemers n'avaient qu'un rêve en tête, une passion au coeur: explorer l'inconnu des antres de la mer. 1939 dispersa l'équipe. L'armistice la retrouva. Taillez produisit son premier documentaire "Par 18 mètres de fond". Cousteau, le scaphandre autonome qui permit à Dumas d'atteindre 62 m de fond. L'ère de la plongée sans câble commençait ! A la libération, nos trois complices, après bien des efforts, décidèrent la marine à créer le groupe d'études et recherches sous-marine, le fameux G.E.R.S. dont Tailliez prit le commandement. Après guerre, le travail ne manquait pas: déminage des eaux, renflouement des navires, initiation à la natation de combat. L'aviso Elie-Monnier, mis à leur disposition, ils découvrirent, lors d'une prospection, par 40 m de fond, l'épave d'un navire romain naufragé du 1er siècle, véritable musée sous les mers. En 57/58, ils parvinrent à récupérer l'épave du Titan, exhibant pour la première fois au monde un navire de Jules César. Grandes premières de l'archéologie sous-marine dont nous avons connu les spectaculaires avancées et l'enrichissement en fécondes connaissances. Bien d'autres films furent tournés: "Épaves", "Paysages du silence", etc. Ce fut encore la découverte de l'ivresse des grands fonds, qui allait coûter la vie à bien des victimes, Maurice Fargues, en premier. Son étude allait aussi sauver bien des plongeurs grâce au développement des recherches hyperbares - bien connues de l'Académie du Var, n'est-ce pas Dr Brousolle ! En Indochine, le Commandant s'initia aux répugnantes plongées dans les eaux glauques des fleuves asiatiques. Notre explorateur fut aussi amené à plonger dans le gouffre de La Lorelei, en Rhénanie et dans la célèbre Fontaine de Vaucluse. Enfin, avec Piccard, Houot , Willm, il prit part à la construction des premiers bathyscaphes, inaugurant l'exploration des grands fonds. Célèbre, grâce à ses quelques 1500 plongées et l'exploration de plus de 50 épaves, Tailliez fut, comme Cousteau, ambassadeur de la grandeur française en Amérique, au Japon par exemple, accueilli par des foules enthousiastes ! Cette brillante activité n' empêcha jamais le poète de rêver, le penseur de s'aventurer dans l'océan d'incertitude de l' humaine condition, explorer les questions qui travaillent toute conscience attentive aux interrogations philosophiques inhérentes à notre nature. L'Ingénieur Rougetet a dit à de lui: "faisant partie de cette brillante cohorte de chercheurs qui ont soif de connaître, il appliqua dans sa vie de l'esprit, la pensée intuitive de Socrate, Spinoza, Einstein ou Teilhard de Chardin. Le vrai savant s'intéresse à toutes les facettes de l'esprit, à toutes les disciplines et a pour but le progrès de l'humanité. Cet homme cultivé ne pouvait qu'éprouver l'envie d'écrire. Ainsi virent le jour: "La plongée en scaphandre", "La Plongée" , "Plongées sans câble", "Nouvelles plongées sans câble", " Aquarius", ouvrages qui révèlent la vigueur de son enthousiasme, la couleur de son style et de sa vision poétique habitée par le mystère de l'univeYs. Déjà de la Société des gens de lettres, il aborda aux rives de notre Académie, comme membre associé en 1962, actif résident en 63, émérite en 1989. Son discours de réception porta sur le fameux Aquarius. Ses communications -toujours chaleureuses- ont traité de sujets intéressant la mer mais aussi la protection de la nature et le combat pour la grandeur de l'homme auquel il consacra, avec une foi d'apôtre, les dernières forces de sa longue vie. . Ce fut le projet "Archipelaego". C'est ici, que le marin, le poète, l'humaniste ne font plus qu'un dans une harmonie de vie et de pensée qui se situe dans le sillage des hommes, aux larges vues, au grand coeur, honneur du genre humain. Il s'agissait d'imaginer et réaliser, avec de vieux bateaux arrimés ensemble, un îlot écologique, alimenté par l'énergie solaire et en eau dessalée, au milieu des eaux internationales n'appartenant à aucun pays mais commun à toute la planète. Sur cette terre promise, des hommes de bonne volonté, de toute origine, culture, religion viendraient apprendre à vivre, dans la liberté, le respect des diversités, la coopération généreuse et la paix, la fraternité humaine. Ce projet utopique fut diversement perçu, parfois qualifié de chimérique, de divagations oniriques. Durant cette traversée houleuse, il fut épaulé par un groupe d'amis, auquel je suis fier de m'être joint avec notre éminent et feu collègue, le général Fondacci, avec son franc-parler, osa écrire: "Nous avons su dire fort haut, avec passion, avec flamme, la vérité sur un homme de mer, un homme tout court qui a mille fois raison, alors qu'il ne peut que rester incompris face au troupeau des béotiens, en arguant et en sentant ce que les autres ne peuvent ni voir, ni admirer, ni comprendre". En avance sur son temps, ce projet n'a pas reçu le moindre début de réalisation. Mais l'utopie d'aujourd'hui ne peut-elle devenir la réalité de demain ? Michel Campdessus, directeur du FMI, en l'an 2000, parle d'utopies à réalisations vérifiables... Philippe Tailliez mit dans cet audacieux projet son immense espérance en l'avenir et sa foi en l'homme. Aussi, outre le marin, l'explorateur, l'inventeur, c'est l'homme pleinement homme, le chantre de la vie, que nous saluons ce soir. Cher Philippe, tu as atteint le pays sans frontière, la mer sans rivage où ta belle âme peut enfin se déployer tout à son aise. Dans ton coin de Paradis, je sais que tu rêves au bonheur des hommes, à une vie plus belle et généreuse. Et nous, comment veux-tu que nous ne pensions pas à tout ce que tu as représenté pour nous, ce que tu as osé être, rêver, chanter, dire, faire. Comment, personnellement, pourrais-je oublier, tu l'as inscrit en dédicace fraternelle, le "souvenir de cette longue plongée que nous avons vécue ensemble, au travers et comme au-delà de l'espace et du temps". Philippe l'enchanteur , toi qui a été bouleversé par la poésie du spectacle du monde, toi qui a rêvé d'accéder aux secrets qui hantent les hommes, toi, figure de proue de l'humanité toujours portée en avant de son aventureux destin, laisse-moi te dire simplement, au nom de toute l'Académie réunie, nous t'aimons. Ecoutons, ce soir, encore une fois ton chant, c'est le chant du monde. (texte abrégé) Il est tard, la nuit est venue, j'en ai fini de me battre avec des mots, j'en ai fini d'aligner des mots... Il est tard, je suis dans ma maison aux tuiles de Provence. Je vois la mer, le port semé de barques, les deux feux qui clignent sous la lune, au bout des jetées, le rouge et le vert, couleur de sang, couleur d'épave.. L'amandier, devant la terrasse, étend ses branches chargées de fleurs. Le vent, tout à l'heure, s'est levé, une pluie de pétales, une pluie rose a jonché les dalles. Dieu, quelle nuit, calme, pure, profonde. Mers où j'ai plongé tant de fois, autrefois, je n'irai pas vers vous ce soir. Un astre pas comme les autres monte et c'est lui qui m'attire... Dans les combles de ta fusée, j'égrenerai les chiffres à rebours, et ce sera ma prière, mon chant du départ. Trois, deux, un, zéro. Je flotte, enfin, comme un plongeur. Passez-moi le petit miroir, que j'y regarde s'en aller notre terre. Que j'y regarde l'espace. Oh, comme il est d'un bleu profond et noir. Pourquoi le monde ? Pourquoi moi et pourquoi les autres ? Pourquoi la faiblesse et la force ? La peur et le courage ? Les joies et les peines ? Pourquoi ce fleuve qui nous emporte? Pourquoi le temps coule-t-il à travers moi comme une blessure ? Dieu, quelle nuit. Calme, pure, profonde et semée d'étoiles. Adieu Philippe, Merci pour ces paroles si profondément humaines. Jean Claude LEONIDE