Philippe Tailliez

À la mémoire du Commandant Philippe Tailliez, Père de la Plongée sous-marine autonome

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Les Oranges du Pacha

Au cours des activités archéologiques sur l’épave du Titan

samedi 10 décembre 2005, par Gérard Loridon

Lors de l’hommage que Jean Michel Cousteau à rendu à Philippe Tailliez, au Festival d’Antibes cette année, pour le centenaire de sa naissance, les nombreuses personnalités présentes ont toutes dit quelques mots pour exprimer ce que ce grand homme représentait pour eux.

Certains ont raconté quelques brèves anecdotes vécues à ses côtés.
J’étais présent en fond de salle et j’écoutais parler de celui qui fut mon Pacha d’abord, mon ami ensuite. L’ayant bien connu, j’aurais pu relater comment un jour...

« Ainsi que je l’ai souvent relaté, j’ai eu l’honneur et la joie de servir au GERS de Décembre 1954 à mars 1957, pour y remplir mes obligations militaires.

J’y ai eu deux Commandants. Tout d’abord le Capitaine de Frégate Philippe Tailliez et ensuite le Capitaine de Frégate René Chauvin.
C’était des officiers prestigieux, bien que de natures différentes.

Philippe Tailliez était très proche de tous, officiers, officiers mariniers et équipages. Aussi très peu militaire, il favorisait au GERS des activités archéologiques telles que les recherches sur l’épave du Titan. Sur laquelle il voulait réaliser un film sous marin. Il avait fait fabriquer par l’atelier de mécanique un projecteur plat avec dix lampes verticales de 1000 watts chacune. Ce qui vous faisait une lumière blanche immense de 10.000 Watts.

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Pointe de l’Escampobariou sur la presqu’île de Giens
Vue sur la Pointe du Rabat et les îles du Grand Ribaud et de Porquerolles.

Lors des essais sur une paroi sous marine à la presqu’île de Giens, sur la pointe d’Escampobariou, vous pouviez admirer cette immense surface où toutes les couleurs étaient restituées, bien visibles.
Il avait organisé cette plongée de telle manière que chacun d’entre nous puisse aller admirer, un instant ce fantastique résultat. Mais pour obtenir la puissance importante, cela nécessitait des plongeurs espacés tous les 5 mètres pour porter le lourd câble nous reliant au groupe électrogène embarqué sur l’Élie Monnier.

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L’Élie Monnier
Ex remorqueur de haute mer allemand, l’Elie Monnier était le batiment base du G.R.S., Groupe de Recherches Sous-marines, (aujourd’hui COMISMER COMmandement des Interventions Sous la MER) de la Marine Nationale.

Il nous avait réparti judicieusement la tache :
- Ceux qui portaient le projecteur, une sacré bête, étaient des « projophores »
- Ceux qui officiaient avec caméras et appareils photos, des « photophores »
- Et, les plus nombreux qui portaient et tiraient le câble, dont j’étais, des « cablophores »

Inutile de vous décrire l’ambiance, mais il était toujours satisfait de notre travail, prenant largement en compte nos difficultés. Ce jour-là, les Cablophores et Projophores se virent accorder « la double ! » [1]

Quelque temps après, il décida que l’on allait dégager l’épave du Titan. Pour ce faire il fallait descendre le gros tube de la suceuse de diamètre 350 qui était déposé sur le toit au-dessus du local infirmerie où se trouvait le caisson de recompression.

Je suis envoyé sur cette terrasse avec mon ami Piovano [2] qui me dit de bloquer le tube avec la jambe droite pour ne pas le faire descendre trot tôt. Ce que je fais.

Quand il décide d’envoyer cet engin de fortes dimensions, il me fait signe de me retirer ce que je ne comprends pas. La suceuse commence à rouler vers le bord extérieur, m’attrape par l’entre jambes et m’expédie telle une catapulte moyenâgeuse un étage en dessous.

Le Maître Bézaudin [3], un rude gaillard, voyant cela ne manque pas de réflexe et se jette sous ma trajectoire pour m’empêcher de heurter le sol. Il va m’éviter de le heurter avec la tête, heureusement, je ne serais pas là pour écrire cette aventure. Mais, malgré cela mon bras gauche heurte le sol et se fracture au coude. Le pacha accourt, catastrophé, car je souffre énormément et suis à moitié dans les pommes. Une ambulance me récupère et m’emmène à l’Hôpital maritime Ste-Anne.

Je passe rapidement sur la journée de martyr, où heureusement un chirurgien décide de m’opérer, alors que ses collègues parlaient de m’amputer. Je me retrouve dans un dortoir d’accidentés comme moi, comateux et je recommence à voir clair trois jours après.

J’ai comme voisin de lit, un sacré énergumène. Il vient de se faire opérer d’un genou suite à une blessure résultant de son dernier séjour en Indochine. Nous sommes en 1955, et la guerre d’Indochine s’est terminée il y a 8 mois. Mon voisin donc est très satisfait lui d’être à l’hôpital car me dit-il il était dans les SS. Non pas ces fanatiques allemands, mais dans les sections spéciales, c’est-à-dire des individus tellement chargés de punitions qu’ils se retrouvaient à marcher en tête dans toutes les opérations. Lui avait échoué dans les dites sections parce que rentrant un soir soul comme un polonais, il avait décroché un PM [4] du râtelier d’armes, fait monter le « bidel » [5] au mas du bord et lui avait clamé :
Et maintenant sale peu d’vache, tu vas chanter l’internationale ou je te flingue !
Calmé par des amis arrivés en renfort, il avait écopé de tellement de jours de prison maritime qu’il préférait finir son contrat en se faisant opérer. Ceci mis à part, c’était un brave type, qui me racontait sa guerre et ses aventures. Ce qui me distrayait et faisait passer la longueur des jours.

Je reçu très vite la visite du médecin du GERS le Dr Cabarrou venu s’enquérir de mon état et m’apportant des encouragements. Déjà, la visite d’un officier médecin pour le simple matelot « sans spé » [6] que j’étais avait été remarquée.

Où cela surprit tout le monde c’est le jour où le Capitaine de Frégate Tailliez, en tenue, « un cinq galons panachés » comme on disait, est arrivé avec un filet d’oranges pour prendre de mes nouvelles. Là, j’ai été surpris. Mais le Commandant Tailliez il était comme cela, sensible, sentimental, humain quoi...

Mes compagnons de dortoir sur le coup, pensaient qu’il était un membre de ma famille. Qu’elle ne fut pas leur surprise quand je leur expliquais que non, c’était le Pacha du GERS. Il est revenu souvent, toujours avec des oranges, car, connaissant le régime un peu fruste de l’Hôpital Ste Anne, il voulait, sans doute, que je ne manque pas de vitamines.

Les Officiers Mariniers, infirmiers et autres eurent de ce jour, à mon égard, une certaine réserve contrastant avec une leur rudesse habituelle.

Après mon service militaire, nous nous sommes revus souvent avec le commandant Tailliez, et il est devenu le Président d’honneur du Musée Dumas. »

Portfolio


[1Afin de marquer sa satisfaction pour un rude travail physique, parfaitement accompli, le quart de vin rouge du repas était servi deux fois, d’où « la double ! »

[2Maurice Piovano : Second maître Fusilier, et surtout le meilleur plongeur du GERS. L’un des plus anciens et l’un des premiers. C’est lui qui avait en charge les jeunes plongeurs conscrits que nous étions. Un sacré brave type, devenu lui aussi un grand ami.

[3Bézaudin : Premier maître électricien et plongeur au GERS. Ce jour là, m’a très certainement sauvé la vie.

[4PM : pour pistolet-mitrailleur. Dans le cas cité très certainement la mitraillette MAT 49 ou encore la Sten, en dotation pendant la guerre d’Indochine.

[5Bidel : se dit du Capitaine d’Armes, c’est-à-dire d’un officier Marinier qui gère la discipline du bord. Pas toujours bien vu de l’équipage.

[6pour Sans spécialité. Dans la Marine Nationale, arme très technique, chacun à une spécialité. Sauf nous les appelés qui étions seulement des Plongeurs professionnels (formés à la Sogétram) Mais ceci ne correspondait à aucune spécialité. Dans l’Armée de terre, la Bif, on aurait pu dire « Soldat de 3e classe »

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