Le 16 juin 1941, à l’aube, au large du Liban, à l’issue d’un combat de nuit très violent entre une force navale anglaise, la division des contre-torpilleurs « Guépard » et « Valmy » se porte à quelques milles au nord au secours du « Chevalier Paul » qui, arrivant de France avec un ravitaillement en munitions, vient d’être torpillé par un avion anglais.
La torpille a fait dix morts dont l’ingénieur mécanicien ROURE de ma promotion.
Le reste de l’équipage est sauf et le sauvetage s’active car on peut craindre à tout instant une attaque anglaise.
Sur la passerelle du Guépard le commandant (Gervais De Lafond) est intrigué par un dinghy qui se tient seul, à l’écart des autres rescapés et il me demande d’aller le reconnaître.
Arrivant en baleinière, je trouve les deux officiers aviateurs anglais qui ont torpillé le Chevalier Paul. Ils sont tout à fait indemnes et me donnent spontanément chacun son revolver.
Le chef de bord m’explique que, comme son appareil volait au ras de l’eau, il avait été trompé par un reflet qui l’avait fait toucher l’eau.
A bord, je les présente au commandant sur la passerelle. Celui-ci les reçoit courtoisement et me demande de m’occuper d’eux jusqu’à l’arrivée à Beyrouth prévue pour la fin de l’ après- midi.
Nous sommes en fin de matinée et, après un petit tour sur la passerelle, je les conduis au carré.
A part un maître d’hôtel, celui-ci est désert.
Le bâtiment est en effet aux postes d’alerte et le restera jusqu’à Beyrouth. Je les reçois en invités et un whisky les aide à oublier un peu leurs tribulations de la matinée.

Il se trouve que j’ai lu dans un ouvrage, un récit très différent de cette réception des officiers anglais à bord du « Valmy », qui met en cause l’honneur de la Marine vis-à-vis de ses adversaires momentanés.
Il m’a semblé indispensable de rétablir les faits dans leur rigueur que peut assurer un témoin direct de cet événement.
Par la suite, quand j’ai eu des contacts avec des officiers de marine anglais, j’ai essayé de retrouver la trace de ces deux officiers, mais toujours sans résultats.
Par l’ambassade de France j’ai donc fait demander les renseignements au ministère anglais de la Défense.
La réponse fut négative avec le ton d’une fin de non recevoir.
L’affaire est donc entendue, sauf dans ma tête.
Photos publiées avec l’aimable autorisation de Photo Marius Bar Toulon
En 1992, travaillant pour l’annuaire de l’AEN, je rencontre l’amiral Kessler, chef du service historique, (à qui Philippe Tailliez vient de faire donation de ses archives) et je lui raconte mon histoire. Quinze jours après, j’avais les noms de mes deux acolytes dont l’un malheureusement était mort accidentellement en 1947.
J’entrais aussitôt en contact avec le survivant que j’invitai à venir en ménage passer quelques jours chez moi.
L’AEN étant fermée, ils furent aimablement reçus par l’amiral Kessler qui fit faire une cassette au rescapé pour raconter son odyssée avant et après le torpillage.
En juillet dernier ma femme et moi avons été reçus chez eux, sur les bords de la Manche.
Leur dernière fille de 36 ans était là pour rencontrer le monsieur à qui "elle devait de vivre".
Curiosité ! ils sont voisins d’un jardin qui s’appelle "the Goffs" .
Yves LE GOFF (en 1937)
La Baille N° 248 - Avril 1995
Revue de l’Association des Anciens Elèves de l’Ecole Navale.