Philippe Tailliez

À la mémoire du Commandant Philippe Tailliez, Père de la Plongée sous-marine autonome

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Torpillage du Chevalier Paul

jeudi 4 mars 2004, par Henri Guiot

En juin 1941, le contre-torpilleur Chevalier-Paul, qui faisait route vers la Syrie pour apporter aux forces navales engagées dans les combat du Levant le renfort de sa présence et de munitions qui leur manquaient, fut intercepté et torpillé par des avions britannique.

Vous lirez dans le compte-rendu succinct de l’Amiral Sala, alors capitaine de frégate, commandant le Chevalier-Paul et un récit du QM Radio Villain, l’histoire de cette aventure.

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Le contre-torpilleur « Chevalier Paul »

Beyrouth, le 16 juin 1941

Le Capitaine de Frégate SALA, Commandant le contre-torpilleur « Le Chevalier Paul »

à

Monsieur le Contre-Amiral
Commandant la Division Navale du Levant
Et la Marine au Levant.

OBJET : Mission et torpillage du « Chevalier Paul »
Pièces Jointes : Télégrammes reçus par le « Chevalier Paul »

Amiral,

J’ai l’honneur de vous adresser un compte-rendu succinct
des circonstances dans lesquelles le « Chevalier Paul » a été torpillé et coulé, le lundi 16 juin à 0h07 G.M.T. à 25 milles dans le 230 de LATTAQUIEZ.

Je vous adresserai un rapport détaillé dès que j’en aurait rassemblé tous les éléments.

I. - ORDRES RECUS . -

a) - J’ai été prévenu le 11 juin à 4 h.30 en service que le « Chevalier Paul » devait appareiller le même jour à 22h00 pour BIZERTE après avoir embarqué 800 coups de 138 modèles 1923 destinés au "Guépard" et au « Valmy ». Ordre m’était donné de rallier d’abord BIZERTE où je devais arriver le 12 Juin avant la nuit, et où je recevrais des instructions sur la route et l’horaire à suivre pour gagner BEYROUTH.

La succession des subordinations était ainsi fixée :
- de TOULON à BIZERTE ............... Amiral SUD
- de BIZERTE au méridien 27° Est... Amirauté Française
- du méridien 27 Est à BEYROUTH...Amiral D . N . L.

b) - à BIZERTE des instructions m’ont été données pout le trajet jusqu’à CASSOS. Je devrais passer impérativement à certains points, à des heures déterminées :

A
- 5h(G.M.T.) le 13 Juin.... 15m dans le 90 du Cap FERRATO
- 18h( G.M.T.) le 13 juin.... entrée du Détroit de MESSINE
- 17h(G.M.T.) le 14 juin.... CERZGO
- 5h(G.M.T.) le 15 juin.... CASSOS

c) - Entre BIZERTE et CASSOS, deux télégrammes de l’Amirauté Française m’ont fourni quelques renseignements sur la situation et prévenu que vous étiez informé des possibilités du « Chevalier Paul » (rayon d’action).

d) - Dans la matinée du 15 juin, j’ai reçu vos deux télégram-mes me prescrivant de faire route par le Nord de CHYPRE de manière à me trouver le 15 juin à 23h G.M.T à un point situé à 20 milles dans le 57 du Cap SAINT-ANDREAS. De ce point, je devais faire route directe sur TRIPOLI, et me présenter devant ce port à 4h00 G.M.T

II. - EXECUTION

a) - Appareillage de TOULON le 11 juin à 22h10 en service. Arrivée à BIZERTE à 20h00 en service le 12 Juin. Aucun incident à signaler. Je n’ai aperçu ni un bâtiment ni un avion.

b) - Appareillage de BIZERTE à minuit - en service - le 12 juin après ravitaillement (plein en surcharge de mazout : 560 tonnes), Le passage du Détroit de MESSINE s’est fait en ligne de file derrière le chasseur de sous-marins italien "ALBATROS". Devant MESSINE, stoppé et reçu, par l’intermédiaire d’un Officier de l’"ALBATROS", des instructions du Commandant Supérieur Maritime en SICILE sur la route à suivre jusqu’à CASSOS : simple confirmation de celles que j’avais reçues à BIZERTE.
Le trajet BIZERTE-CASSOS s’est effectué par très beau temps, sans aucun incident, et rigoureusement selon le programme prescrit. Pas rencontré un seul bâtiment. Aperçu un avion bimoteur allemand en Mer Ionienne.

c) - A CASSOS, où je me trouvais à 5h00 G.M.T. le 15 Juin, il me restait à parcourir, en suivant l’itinéraire imposé :
- 420 milles en 18h00 jusqu’au point situé à 20 milles dans
le 57 du Cap SAINT-ANDREAS
- 92 milles en 3h00 de ce point à TRIPOLI.

Je disposais pour la fin de ma mission de 250 tonnes de mazout. Pour suivre l’horaire fixé, je devais prévoir une consommation minimum de 200 tonnes. Il me resterait en fin de parcours une réserve de 50 tonnes seulement, qui ne me laissait que des possibilités de manoeuvre infimes, en cas de rencontre de forces adverses.

Le 15 Juin à 13h00 O.M.T, dans le Sud de CASTELLORIZO un hydravion présumé anglais et paraissant du type "SUNDERLAND", est aperçu droit devant, à 30.000 mètres, volant au ras de l’eau ot faisant une route perpendiculaire à la nôtre. Il s’éloigne rapidement, après avoir infléchi sa route vers l’Ouest, et ne semble pas nous avoir vus.

A 13h50, un appareil du même type est signalé droit devant, faisant route inverse. A 6 ou 7.000 mètres, il vient de 90° sur la droite. Il tiendra le contact pendant toute l’après-midi, en restant à grande distance (entre 20 et 30.000 mètres) dans l’azimut du soleil.

A 15h00 un deuxième appareil du même type est aperçu. Il tiendra, lui aussi, la contact en se tenant à grande distance dans l’Est, tandis que le premier se tient dans l’Ouest.

Je ne peux songer à échapper de jour à ces deux appareils. La visibilité est excellente, la mer plate. Je continue donc ma route à 28 noeuds, et me propose d’essayer de « décrocher » à la nuit tombante.

Le soleil se couche à 17h10 A 17h45, les deux hydravions sont toujours au contact. A ce moment-là je réduis 12 noeuds pour n’avoir pas de sillage, et fais route au Sud. Dix minutes après, le contact semble perdu. Un des hydravions a mouillé 2 phoscars dans l’axe de ma route primitive, puis les deux explorateurs ont disparu.

A 19h00, je remets en route au 85, à 28 noeuds, et passe à 22h50, route au 153, au point situé à 20 milles dans 57 du Cap SAINT-ANDREAS. La lune s’est levée à 21h31.

III. - TORPILLAGE

L’équipage est au poste d’alerte depuis la coucher du « soleil. Le Lieutenant de Vaisseau, Chef de veille, est sur la passerelle supérieure. Moi-même suis sur la passerelle de navigation.

00h04 - Entendu et aperçu un biplan monomoteur au gisement 180. Donné l’alerte. L’appareil s’éloigne.

00h07 - Aperçu un appareil du même type à très faible distance et faible hauteur au gisement 70. Donné l’alerte. Vu un sillage de torpille . Commandé 25 à droite. Ouvert le feu. 10 secondes, après l’alerte, une torpille atteint le « Chevalier Paul » à tribord et explose dans le compartiment de la machine AV. La machine AV et la chaufferie AR sont immédiatement envahies ; la chaudière 3 explose, la machine AR sera envahie en 5 minutes. Le Collecteur I a été immédiatement isolé. La chaufferie AV a mis bas les feux. Le bâtiment prend une gîte de 4 à 5° et s’enfonce lentement de l’arrière. L’équipage se rassemble dans la plus grand calme à bâbord milieu. Les armements des mitrailleuses restent an place. Le poste de T.S.F. principal est hors d’usage.
Vent 0 - Mer 0.

00hl7 - Un deuxième avion lance une torpille par le travers bâbord. La torpille passe à 5 mètres sur l’arrière. L’avion est abattu par la mitrailleuse Browning.

Je m’attends à de nouvelles attaques. Le bâtiment s’enfonce très lentement. Je n’ai plus les moyens d’épuiser les compartiments envahis, ni de redresser. Je décide d’évacuer tout le personnel, et de garder avec moi à bord, une poignée d’Officiers et de volontaires. Si, au jour, le « Chevalier Paul » n’a pas encore coulé, et que des bâtiments anglais se présentent, je hâterai sa fin en ouvrant les hublots, et noyant les soutes. Si des bâtiments français réussissent à nous rejoindre, on pourra peut-être tenter le remorquage et l’épuisement des compartiments arrière, qui se remplissent lentement ; toutes les cloisons étanches sur l’arrière de la machine AV ayant été disloquées par le déplacement de l’arbre tribord.

IV. - EVACUATION

Je fais mettre toutes les embarcations et les radeaux à l’eau, fabriquer hâtivement quelques radeaux de fortune supplémentaires, jeter par dessus bord caillebotis, madriers, bouées en liège, etc... embarquer dans les embarcations des vivres et de l’eau, rassembler les documents les plus importants (rôles, livrets de solde et de caisse d’épargne, Journaux de bord et de navigation, etc...) ainsi que la caisse, et enfin, immerger les documents secrets pour le cas où les Anglais viendraient nous surprendre au jour.

Le Bettus ayant été mis en route, le message signalant le torpillage, en Code Aéro, est émis du poste de T.S.F. arrière.

L’évacuation se fait dans le plus grand ordre. Un Commandant est désigné pour chaque embarcation. Je donne l’ordre au Commandant en Second d’embarquer dans la baleinière et de rassembler toutes les embarcations et les radeaux à 500 mètres par le travers,

Le soleil se lève vers 2 h.10, et je fais hisser le petit pavois. Rien en vue. Le bâtiment continue à s’enfoncer lentement. Les hublots tribord arrière sont sous l’eau, et se révèlent parfaitement étanches ; mais l’eau pénètre à l’arrière par les cloi-sons disloquées.

A 4hl5, un LOIRE 130 de la "19.S" amerrit le long du bord. Je mets son Commandant au courant, et lui confie un blessé. L’appareil repart à 4h30.

6h45, L’eau atteint la plage Arrière à tribord. La gîte n’a pas augmenté, mais j’ai perdu tout espoir de sauver le « Chevalier Paul », et je m’attends toujours à voir arriver des bâtiments anglais. Je décide donc de hâter sa fin. Avec le Lieutenant de Vaisseau JEANNE, Officier canonnier, je vais ouvrir les hublots de tribord des postes d’équipage inférieurs, et ouvrir les vannes de noyage du groupe des soutes avant. Je donne l’ordre aux quelques Officiers qui étalent restés avec moi d’évacuer . Je fais une dernière ronde à bord, dans les locaux où je puis encore pénétrer, et quitte le bord à la nage.

A 7h00, les mâtures du « Guépard » et du « Valmy » apparais-sent à l’horizon. Quelques minutes après, la gîte augmente, l’arrière s’enfonce, l’avant sort de l’eau, et, en quelques secondes, le « Chevalier Paul » disparaît, tandis que tout l’équipage pousse trois hurrahs, et chante d’une seule voix la « Marseillaise ».

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Sauvetage de l’équipage du Chevalier Paul à 10h : Le Valmy sur les lieux (16 Juin 1941)
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Sauvetage de l’équipage du Chevalier Paul : Les 2 aviateurs Anglais à bord (16 Juin 1941)

Le "Guépard" et le "Valmy" sont maintenant sur les lieux et recueillent très rapidement tous les rescapés, ainsi que l’équipage de l’avion britannique abattu.

Sur un équipage total de 255 hommes, 249 ont été sauvés dont 3 blessés.

1 second-maître, 4 quartiers-maîtres et 1 matelot, de quart dans la machine avant, ont disparus ; leurs cadavres n’ont pas pu être retrouvés.

IV. - OBSERVATIONS

Si je n’avais pas reçu d’ordres sur la route à suivre à partir de CASSOS, mon intention était de passer dans le Sud de CHYPRE, par ce que j’aurais bénéficié ainsi d’un gain de 150 milles et pu manoeuvrer en fonction des renseignements reçus, ou de la situation pour forcer le barrage anglais.

Etant en fin de parcours et ne disposant plus que d’une faible réserve de mazout je ne pouvais, en passant par la Nord de CHYPRE, que suivre le « rail ».

D’autre part, la nuit du 15 eu 16 Juin était très courte : 4 h20 entre le coucher du soleil et le lever de le lune.

Si les Anglais étaient décidés à intercepter le « Chevalier Paul », j’estime qu’ils ne pouvaient pas ne pas réussir. Il suffisait d’établir une surveillance aérienne dans le canal de CHYPRE et un barrage entre CHYPRE et la SYRIE. Il faut reconnaître que leur opération a été parfaitement menée.

Signé SALA.

Source : Service historique de la marine

RECIT DU QM RADIO VILLAIN (Dédié à la mémoire de l’Amiral Sala)

Embarqué et témoin de ce naufrage, je vous raconte ce que j’ai vu, ressenti et réagi à ma façon tout simplement.

J’arrive à Toulon à 09h00. J’ai passé ma permission à Toulouse. Le contre-torpilleur CASSARD sur lequel je suis embarqué depuis septembre 1940 est en mer. Le « Chevalier Paul » est là, au quai Noël.

Je suis embarqué en subsistance en attendant le retour de mon bateau. L’atmosphère paisible est troublée en cours de journée par un remue-ménage, corvée de vivres. Les mahones (chaland réservoir) de la DP accostent à couple ; mazout, eau, viennent remplir notre fier bateau. Fier parce qu’il sort de l’arsenal après transformations. Tourelle DCA à l’arrière à l’emplacement du mât. Les antennes sont frappées sur la cheminée arrière. C’est le bateau le plus coquet de l’Escadre légère.

Corvée de munitions. Tout se précipite.

On demande deux radios volontaires pour embarquer. Moi, le subsistant depuis deux jours, aiguillonné par mon tempérament impulsif, toujours prêt comme les scouts me l’ont appris, je suis volontaire. Le commandant en second, le C.C. LOYER, insiste sur mon volontariat. Pourquoi je suis volontaire ? C’est si beau de ne pas faire comme les autres, et puis on verra bien.

Nous sommes le 11 Juin, la corvée de munitions s’achève avant la nuit. Je crois même me rappeler qu’il y a eu une petite ouverture sur la cambuse. L’humeur est bonne. Le moral est bon. Hum ! Quelqu’un doit savoir où l’on va. Et puis le soir tombe. Dans la nuit on appareille. Appareillage comme tous les autres mais, cependant, la présence de toutes ces munitions parquées ailleurs de leur logement habituel, dans les coursives, dans certains postes nous intriguait, nous rappelait à la réalité. Nous sommes toujours en guerre, on ne sait plus avec qui, contre qui.

Nous allons ravitailler la division navale du Levant, les contre-torpilleurs GUEPARD et VALMY. Escale à Bizerte. Mazout, vivres, eau. La route sera longue jusqu’à Beyrouth.
Service à la mer et pour beaucoup d’entre nous poste de combat. Mais la vie du bord est là, toujours la même où chacun se lie avec les uns plutôt qu’avec d’autres. Pour moi c’est un nouvel équipage.

Oh ! le bateau, je le connais dans tous ses détails. Il fait partie de la même série que le CASSARD. Pas un seul coin ne m’est étranger. Ce sont les hommes qui m’intriguent. Les radios. J’en connais quelques uns. Le Commandant en second, le C.C. LOYER aux abords sympathiques ; c’est lui qui m’avait demandé à trois reprises si j’étais bien volontaire. Le Commandant, le Capitaine de Frégate SALA que j’avais aperçu à la passerelle, le regard vif, la tête haute, le chef que j’aurai l’occasion d’apprécier par la suite.

Les jours se suivent et, le dimanche 15 Juin, j’ai, comme mes camarades, fait un brin de toilette. On avait eu droit aux lavabos consignés depuis l’appareillage. On se rase, on se fait beau ; demain Lundi nous serons à Beyrouth.

Je répète que je rapporte ici ce que personnellement j’ai vu, mes réflexions, mes réactions, mes appréciations.

Le soir tombe. La lune est belle. Il fait lourd, très lourd. La bordée de repos s’est allongée sur le pont pour reposer un peu en attendant le quart de 23 heures. Dans l’après-midi des avions nous ont repéré.

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Illustration attaque du Chevalier Paul

Chacun est à son poste. D’autres, à l’état-major pensent et décident. Tout le monde a confiance et fait confiance. C’est ça la Marine.

Cette nuit là, de quart de 23 heures à 05 heures du lendemain matin, j’ai une vacation avec Toulon à 02 Heures, c’est-à-dire à l’écoute d’un signal émis en l’air à destination anonyme. QRU qui veut dire : Rien à signaler. Je repose mon casque écouteur. Une salve de mitrailleuse, canon de 37 et puis une formidable explosion ; le bateau est violemment secoué et puis, l’obscurité complète.

Les radios de quart, nous nous précipitons sur le spardeck. Un remue-ménage inhabituel. On crie. On court. Une colonne d’eau mélangée au mazout s’élève à la hauteur du mât avant et recouvre le pont milieu. Le bateau semble blessé à mort. Une forte gîte sur tribord ; toujours ce silence de mort coupé bientôt par la DCA qui tire, tire, des balles traçantes de toutes couleurs embrasent le ciel.

Une deuxième torpille manque son but. L’artillerie tire encore et puis un coup de sifflet fait arrêter les tirs.
La première torpille est entrée dans la machine avant. 7 de nos camarades ne remonteront plus. Entrée ailleurs, elle aurait fait exploser tout le bateau.

Et puis chacun, à ce moment, suivant son appréciation, son tempérament, ses réactions, en un mot sa personnalité disparaît dans la nuit. Moi, tout bonnement, m’étant interrogé, Je me retrouve au central radio. Il est grand temps de faire quelque chose. Le central n’est plus dans l’obscurité complète. Les accus se déchargent dans les lampes du tableau de commande. Vite, le poste émetteur de secours.

Oh ! pas un dernier cri de la technique. Un émetteur à ondes amorties qui tire des étincelles entre les lames de ses éclateurs. Tremblant un peu, je m’imagine un texte de message. Tout ça a été très vite. Je n’ai pas attendu d’ordre.
" SOS SOS de FBCP (Chevalier Paul). Touché bombe avion. Coulons. " Je repasse mon message. Qn vient de la passerelle me donner la position. Ironie, coïncidence - 35°20’ Nord ; 35°20’ Est et puis le silence simplement coupé par le bruit des récepteurs de veille restés en marche.

L’équipage a quitté le bord. Je descend vers la plage arrière en évitant le pont milieu déchiré et laissant échapper la vapeur.

Le Chevalier Paul s’est quelque peu redressé mais commence à s’enfoncer lentement par l’arrière. Je retrouve le Commandant et dit avoir envoyé un SOS avec l’aide du poste de secours. Il est décidé de raccorder le groupe électrogène (BETHUS) aux émetteurs arrière. Je reconnais le quartier-maître électricien qui me passe un câble. Je ne reconnais pas les autres dans la nuit. Aidé d’un fanal je raccorde rapidement la ligne à l’alimentation de l’O.C.500 après avoir déconnecté la ligne d’origine rendue inutilisable. (Je connais bien ce local, c’était mon poste d’entretien sur le CASSARD). Groupe en route, émetteur en route, j’appuie sur le MANIP, l’ampèremètre dévie à l’envers ... J’inverse la polarité sans couper l’alimentation, ça presse et puis, dans ces moments là, on n’est pas difficile. Trempé de sueur, pressé d’en finir, tremblant presque, ça y est. L’émetteur est prêt.

Le Commandant SALA à mes côtés me tend un message chiffré que je passe deux fois et je me précipite vers l’avant, vers le central radio qui me renseignera si mon message a été entendu.
Impossible de traverser le pont milieu. Il y a quelque chose qui brûle à côté d’un tube lance torpille déplacé de son axe. Je me cramponne à l’extérieur du bastingage pour atteindre le PC Radio mais avant d’y arriver j’entends mon message retransmis par Casablanca à TOUS. Je me précipite vers la plage arrière : Commandant, Casa a retransmis à Toulon.

- Va me chercher un bidon d’eau. Et je me précipite vers le poste des Maîtres. Dans l’obscurité je remplis mon bidon et revient vers le PACHA.

- C’est l’eau salée ! Je repars. Je me suis trompé de robinet. Je remplis à nouveau le bidon et repartant à tâtons je trébuche sur un corps étendu au sol.

Que fais-tu là ? Commotionné sans doute, je ramène ce ressuscité vers la plage arrière. Il l’a échappé belle.
Le jour s’est levé. Rassemblés, cinq ou six autour du Commandant, celui-ci nous donne l’ordre d’évacuer. Mon ressuscité vient avec moi. Il m’attend, il ne sait pas nager. Il a trois enfants.

- Attends-moi, je reviens et je me précipite vers la coopérative. Je m’empare d’un sac tout blanc rempli à moitié de belles pièces de 10 et 20 Francs en argent, les belles pièces de cette époque. Je me laisse glisser à l’eau avec mon ami, l’assure à une poutre de bois qui flottait et poussant le tout en battant des pieds pour nous éloigner du bateau.

Je pars chercher un autre EPARS pour mieux soutenir mon "maître nageur".

Je suis obligé, à regret, de me séparer de mon sac de pièces accroché autour de mon cou. Il est trop lourd. Quel dommage, il coule rapidement (et je sais où !). Je ris encore en pensant à mes chaussettes qui, gonflées d’eau, avaient glissé le long de mes mollets.

Un peu de brume au ras de l’eau et puis, ça y est, on se retrouve tous. Les uns accrochés soit à une table, soit à un banc, un groupe important à la coupée qui continue à soutenir ses marins.

Incalculable le nombre d’objets Jetés par dessus bord et servant de canne à chacun de nous.

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Illustration du Chevalier Paul qui coule

Un hydravion de la base de Tripoli se pose et embarque deux de nos plus graves blessés. Notre bateau, lui, s’enfonce de plus en plus. Notre fier Pacha a sauté à la mer. Le Chevalier Paul s’enfonce encore par l’arrière, c’est rapide, très rapide. L’étrave se redresse semblant implorer le ciel, le pavois flotte au vent pour la dernière fois. Une figure de Proue qui redescend et s’engloutit.

La mer se referme sur nos sept camarades tués par l’explosion. Tous unanimes, les larmes aux yeux nous entonnons la Marseillaise.

Tout est calme maintenant. De la baleinière le Commandant en second distribue comme il peut les cigarettes, les boules de pain, les petits biscuits qu’il avait eu le soin d’emporter avec lui. C’est la récréation maintenant. On se passe les cigarettes et, voulant les allumer, chacun se penche vers son voisin et puis on rit. Tiens, c’est Robert qui perd l’équilibre et boit le bouillon.

On aperçoit une Mae West (dhingie) avec deux hommes à bord. Ce sont les rescapés d’un avion abattu lors de l’attaque. Et puis on espère comme tout naufragé. Viendra-t-on nous chercher ? Au loin une fumée ; on crie, on agite les bras un tricot rayé est frappé au bout d’un aviron. Plus rien, le bateau en vue change de cap.

Je lâche. J’ai, mon porte feuille dans le pantalon, seul vêtement que je possède. Je me regarde en photo. Je pense à ma mère, à mes amis loin de moi. Beaucoup, comme moi, ont accusé le coup. Pas un bruit.

Ce silence est interrompu par plusieurs explosions. Des geysers sortent de l’eau. On sent une mitraille sous nos jambes. Les espars où les hommes s’agrippent chavirent. Pour ma part c’est une seconde peur, plus violente que lors de l’attaque. Les chaudières, les grenades sous-marines, Je ne sais ! et puis, délivrance.

Les contre-torpilleurs GUEPARD et VALMY sont en vue. Ils arrivent vite près de nous et stoppent.

- Embarquez vite, vite. Les uns par les coupées, les autres aux échelles de pilote, d’autres le long de filins ou cordages, montent à bord.

Quelles belles cibles pour un sous-marin ! Et nous voilà embarqués, trempés, mazouteux, fatigués mais heureux. Nous nous restaurons. Quel appétit !

Les 80 milles nous séparant de Beyrouth sont vite parcourus et nous débarquons en piteux état et dirigés vers le collège maronite de la Sagesse.

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La Valmy dans le port de Beyrouth (Hiver 1941)

Et bien, le soir, au lieu de goûter le repos pourtant bien gagné, une fois restaurés, remis à neuf, nous sommes allés tirer une bordée et passer une deuxième nuit au Palais des Mille et une Nuit. Si je mens, venez me contre dire !

G. VILLAIN Radio à bord du Chevalier Paul - 1941

Portfolio

Messages

  • bonjour, nous ne nous sommes pas recontacté depuis notre rencontre à Vincennes. merci d’avoir publié les deux récits .. Mme sala, vit toujours, mais il y a difficulté à la jondre à paris...
    A plus !
    jpierre roussary, fils du quartier maître Roussary gabriel, disparu à bord du C.Paul

  • Bonsoir,

    Je vous remercie d’avoir publié ces 2 récits riches et précis sur le naufrage du Chevalier Paul, qui éclaire parfaitement ce drame.
    Mon père l’a vécu comme QM timonier .
    J’avais trouvé il ya quelques années des informations sur le torpillage,sur divers sites anglais ; j’avais pu savoir le type d’avion, son escadrille et le nom du pilote qui avait touché le bateau.
    Sur le drame lui même, mon père m’avait raconté il ya quelques années, avec beaucoup d’émotion, le desarroi d’un de ses camarades qui ne savait pas nager ; une table jetée du bord, leur avait alors servi de bouée . Il a toujours parlé du commandant SALA avec beaucoup de respect et d’estime.
    A la suite du naufrage, une partie ? de l’équipage a été incorporée dans une unité d’infanterie ,engagée au Liban et en Syrie, jusquà l’armistice.

    Bien Cordialement

    J.L.PEDROS

    Voir en ligne : http://www.philippe.tailliez.net/fo...

  • toujours émouvant de relire l’histoire du Chevalier Paul. Mon père, alors Capitaine de Corvette en était le commandant en second ; nous habitions Toulon et j’avais 5 ans mais les souvenirs demeurent ; comme heureusement la plupart des familles de l’équipage, nous avons été vite rassurés sur le sort des notres.
    La guerre restera toujours une affaire stupide, surtout quand vous saurez que mon épouse est à moitié anglaise ; mais les marins sont une grande famille.

    Jean-Philippe Loyer, fils du Capitaine de Vaisseau Loyer

  • On parle des exploits des officiers mais mon père Hamon RICHARD a reçu la croix de guerre avec Etoile d’argent accompagné de la citation suivante "Lors du torpillage de son bâtiment par un avion anglais, dans la nuit du 15 au 16 juin 1941, a fait preuve d’un sang-
    froid et de qualités de commandement remarquables en dirigeant avec beaucoup d’autorité, sous les ordres du commandant en second, l’évacuation de son bâtiment, qui s’est effectuée dans le plus ordre"

    Resté toute la nuit dans l’eau pour sauver ses camarades il en est décédé quelque temps après.
    Sa fille Marie-Paule

  • Fils de l’enseigne de vaisseau de 1ère classe Jehan BEJOT, qui était à bord du Chevalier Paul de juin 1939 à août 1940, je cherche des informations et des contacts avec des descendants de membres de l’équipage.
    Je n’avais que 7 ans lors du décès de mon père et n’ai que peu de souvenirs.
    Merci d’avance

  • je suis un neveu du quartier maitre thomas louis qui se trouvait dans la machine oors du torpillage du chevalier paul il portait le matricule1429 r 34 il a etait de core a titre posthume de la croix de guerre 39 45

  • J’ai en ma possession des photos des officiers mariniers du Chevalier-Paul
    datés du 18 Juin 1941 et signées par le Cdt SALA. ( 11 exemplaires 13x18 )
    A disposition des personnes intéressées.
    J’ai également quelques photos des embarcations après le torpillage.Sur l’une mon père a noté les noms du Cdt en second LOYER,de l’E.V L’HUILLIER,du S/M GRALL
    du Q/M fus LE GOFF,de l’I.M LENOIR,de l’E.V de LA....FLEURY( pas très lisible)
    et on voit dans l’eau le Cdt SALA et le L.V JEANNE
    J’ai également des articles de journaux dont
    - Le Petit Var du 12/07/41 : Le Chevalier-Paul à coulé pavillon haut.
    - " " " du 1er/10/41 : La perte du Ch-Paul - Le Cdt SALA a été acquitté.
    et quelques autres documents. Guy RICHARD fils du Cap. d’Armes

  • Bonjour ! J’ai déjà mentionné que j’étais le fils du quartier -maître Roussary Gabriel.
    Le nom de mon père a été mentionné sur une plaque déposée lors d’une cérémonie à Lanquais ( Dordogne)en 2005...
    Le quartier Maître Vilain ( le radio du C Paul y était)
    Une autre plaque figure dans une coursive du dernier Chevalier Paul au nom de mon père.
    Egalement j’ai remis au commandant du CPaul et au commissaire Boisseaux l’original d’une photo colorée du CPaul...
    Je joins cette photo.
    J’ai perdu le contact avec la femme de l’Amiral Sala.( très âgée elle a rejoint sa famille au pays basque). Elle m’avait invité à Paris et nous avions visionné ensemble une valise qui contenait des documents sur le C.Paul et la carrière de son époux. Cette dame avait assisté ma mère lorsque le Comdt Sala était venu en personne lui apprendre la disparition de mon père. Longtemps cette homme a correspondu avec ma mère...beaucoup de fraternité chez lui..j’ai encore les lettres et celles d’autres officiers ...
    J’ai aujourd’hui 73 ans et l’émotion demeure !
    jp.roussary@wanadoo.fr

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  • Bonjour,
    J’ai 80 ans et mon père, Auguste PRIJENT, officier marinier, maître canonnier, était à bord du Chevalier Paul ce jour là.
    Les 8,9 et 10 novembre 1942, pendant l’opération "Torch" il était à Casablanca sur le cuirassé de ligne Jean Bart.
    À part quelques opérations sur le destroyer Somali, escorteur de convois en Méditerranée, il n’a jamais eu à subir quoi que ce soit avec les allemands.
    Le destin est quand même extravagant !
    Cordialement.
    AndréPRIJENT.

  • Bonjour,
    J’ai découvert avec un fort intérêt le contenu de votre site. Je prépare actuellement une thèse de Doctorat en Histoire consacrée à la France en Syrie et au Liban de juin 1940 à fin 1941. Dans ce cadre, j’étudie bien évidemment la campagne de Syrie. J’ai noté que vous disposez d’une collection de photos concernant cette campagne (navires en mer, à Salonique, à Beyrouth, etc.). Serait-il possible d’en obtenir copie en bonne définition pour illustrer mon travail ? Par avance merci pour votre aide. Bien cordialement,
    JL Promé

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